05 mars 2008
Le Printemps des Poètes

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07 janvier 2008
Les Hiboux ne sont pas ce que l'on croit

21:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17 décembre 2007
Tout n'est pas perdu...
« … Car tout n'est pas perdu non tout n'est pas perdu de vos mythes d'aurore ici le soleil brille pour tous et on y croit. »
Noir Désir Europe

Dans les souterrains parisiens, on rencontre souvent l’essence de ce qui se passe en surface. Horresco referens, on trouve tout ce qui ferait pâlir un indigène rousseauiste déambulant dans nos rues civilisées. SDF venus se réchauffer dans le cœur des transports, sans transport de leur cœur ni mouvement autre que leur déplacement pour y descendre, le matin et en sortir, la nuit, manu militari accompagnés par les vigiles des milices sociales de l’entreprise dirigeant les rames, les rameurs et les galériens ; jeunes adolescents sortant de l’école, ou faisant semblant, plongés dans la lecture de magazines glacés racontant les derniers exploits inutiles de personnalités futiles, dernier régime, dernier baiser, dernier sein volé sur une plage utopique non atypique ; ou absorbés par la mini console, montant le son du lecteur MP3 au rythme R’n’B de luxe ; jeunes diplômés qui rentrent chez eux après une journée harassante, rêvant de voyages, de confort, ce toutes les images emmagasinés dans leur inconscient pendant les années d’études payées par leur prêt qu’il faut aujourd’hui rembourser cantonnant les voyages, les écrans plasma, les canapés barbecues tables en verre salon trois pièces cuisine aménagée, au rang d’inaccessible pendant encore quelques années. Vae soli ! La liste est longue, autant sinon plus que le nombre d’humains croisés dans les couloirs du souterrain.
« Je suis sous tes reins, tu ne me vois jamais » comme disait la chanson. Maintenant tout est lisse et poli, le verre comme le métal, l’amiante comme le cristal. « Dis-moi qui tu suis, je te dirais qui je hais ! »
Les cadavres des bouteilles se confondent avec des corps affalés le long des sièges de quais, bancs transformés en assises individuelles pour éviter les siestes alcooliques des exclus.
Deux jeunes adolescents passent devant un homme qui résiste encore, la dignité ne l’a pas quitté, il est peut-être plus solide que certains autres, que ceux qui, au bout du quai, piaillent, ivres, et se chamaillent pour un culot pas totalement vidé. L’homme arbore un badge de L’Itinérant, journal vendu par les SDF, dans et hors les murs du souterrain. L’homme est propre, rasé mais marqué, debout mais blessé, quelque part. Ce n’est pas un clochard, ni un maçon, pourtant il a pu être l’un ou l’autre : ses mains ont travaillé et ses yeux ont souffert. L’homme porte un bonnet sur lequel on distingue le sigle du club de foot portugais, le Benfica de Lisbonne. Les deux jeunes passent devant lui et l’un d’eux :
-Oh, t’as vu l’bonnet du clochard, là ? T’as vu son bonnet ? Il a un bonnet du Benfica ! Du Benfica !
-C’est plus des clochards, c’est des Portugais !
« L’ignorance, c’est la force. »
Tout n’est pas perdu ? Peut-être là-haut, au-dessus, là où le soleil brille pour tous, là où on y croit. Car ici, en bas, en dessous, sous les couches de bétons, les strates de câblages et les épaisseurs de tuyaux, ici le soleil ne brille pas, ni pour tous ni pour personne. Mieux encore, son absence n’est pas la même pour tous. Tout le monde ne voit pas le manque de soleil de la même façon. Ici, le transport en commun se fait sur des sièges individuels, les affiches pour tous sont vues par les yeux de chacun. Nous sommes ensemble mais je suis seul.
Dans une rame, un homme entre à la station suivante. Sans douche fixe mais propre, il se met à chanter un air de guinguette d’un autre âge.
-Aujourd’hui je ne vous demanderai rien, car aujourd’hui je suis heureux. J’ai enfin une chambre d’hôtel !
Veni vidi vici ! Bravo, tonton Marcel, tu vas t’en sortir ! Mais ne baisse pas les bras, pense à tes camarades laissés sur le bord, sur la touche, le bas-côté. Reprends des forces, tends le poing, étends la lutte !
-Et surtout je suis super heureux parce que dans la chambre, il y a une télé !
Tout n’est pas perdu ?
La Commune s’est dressée dès lors que le peuple parisien n’avait même plus de rats à se mettre sous la dent. Que pensez-vous que fera demain un peuple qui, même affamé, est individuellement satisfait une fois la télécommande à la main ?
« Aux armes » et caetera !
09:20 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
09 décembre 2007
Retour sur toiles
Revenons un instant sur l'exposition "Les Années Noires de l'Allemagne", qui se tient actuellement, et jusqu'en février 2008, au Musée Maillol à Paris. Otto Dix, Ludwig Meidner, Max Beckmann, Conrad Felixmüller et quelques autres, nous proposent leur regard sur l'une des périodes les plus sombres de l'histoire de l'Allemagne, de la Première Guerre Mondiale à la montée du nazisme, de l'horreur des tranchées à la prise du pouvoir par Hitler, en passant par la description des villes à l'arrière, l'industrie de masse de la guerre des masses, la révolution socialiste avortée, les gueules cassées et les mendiants estropiés, la crise de 1923 et les brouettes de billets pour un pain, les fêtes, voire les orgies, des riches industriels déjà enggraissés par la guerre, pour finir par la naissance et la montée de l'idéologie guerrière basée sur un esprit de revanche qui concerne tout le monde, tant le soldat mutilé dans son corps et son âme que l'officier prussien, aristocrate et cultivé, froisé dans son orgueil et sa fierté.

On commence par la découverte des gravures et lithographies de Ludwig Meidner, qui nous montrent, au front la puissance du feu, à l'arrière, les remous politiques et intellectuels, les émeutes écrasées dans le sang par la force prussienne, démonstration du pouvoir, républicain, de Weimar. Les traits n'ont rien à envier aux illustrateurs contemporains de bandes dessinées. En un coup de plume, le mouvement est tracé, le ton est donné.

On poursuit ensuite par une petite pièce dans laquelle on découvre les "cartes postales" d'Otto Dix. Ce peintre passa toute la guerre en première ligne, opérant sur une mitrailleuse, sur le front Est et sur le front Ouest, débitant du russe, du français, de l'anglais, de l'américain, en masse, en masse, en masse. On s'identifie souvent, grâce notamment à des scènes "caméras à l'épaule", comme celle d'ouverture du "Soldat Ryan" -on verra plus loin que Spielberg n'a rien inventé- au soldat pris, avec son escouade, sous un feu nourri, voyant périr autour de lui tous ces camarades dans un atroce bain de sang. Atroce.
Imaginez-vous un instant le doigt sur la gâchette d'une arme de répitition, "une machine à coudre" comme on dit le jargon militaire, face à des troupes en grand nombre, en pleine charge. Vous tirez, vous tirez, vous tirez, sans cesse. Un, deux, cinq, dix, vingt, trente, cinquante, cent hommes tombent sous vos balles, sous vos yeux, en moins de temps qu'il n'a fallu pour les voir naître. Vous tirez, vous tirez, vous tuez, vous hachez. Devant vous s'étend la mort, des tas de cadavres, de blessés, de mutilés à vie, et vous percevez des cris quand vous relâchez votre doigt. Vos nuits sont encore hantés par ces cris atroces. Atroces.
La censure militaire interdisant les correspondances trop explicites sur la réalité du front, cette série de "cartes postales" empruntées au cubisme -je n'ai malheureusement pas trouvé d'images de cette série- permit à Otto Dix de décrire avec sa main, certainement celle qui donnait la mort, cette mort qui s'offrait sans cesse à ses yeux.
Nous arrivons ensuite dans la pièce principale. Nous commençons par longer le mur de gauche sur lequel sont accrochées des gravures de Beckmann nous montrant l'arrière. Villes de perdition, quartiers malfamés, rues coupe-gorge, derrière les lignes, ce sont des cités abandonnées à la peur et à la mort, comme sur le front. Les soldats en permition côtoient les prostitués et les malfrats sur des dessins noirs, au trait simple, "destructuré", aux perspectives chamboulées. L'expressionnisme entre par la porte de la guerre, par la porte de l'arrière.

Beckmann nous montre aussi sa vision du front, dans le service de santé dans lequel il travaille jusqu'en 1915. Les morts s'entassent dans les morgues autant que dans les trous d'obus, et les fantômes hantent ses coups de crayon viscéraux.

Les principaux peintres que nous découvrons ici sont des futuristes, des expressionnites et des cubistes. Au moment où la photographie et le cinématographe propose une vision réelle, que peut offrir le peintre ? Pour développer de nouveaux concepts plastiques, les peintres ont besoin de nouvelles matières. Engagés volontaires dès le début du conflit, ils pensaient trouver sur le front les idées et les sujets qui leur faisaient défaut. Ils n'allaient certainement pas être déçus, et toute leur oeuvre en serait à jamais imprégnée.

C'est en 1924 qu'Otto Dix présenta la série La Guerre, une série de cinquante gravure en noir et blanc -quasiment toutes les oeuvres présentes à cette exposition sont des gravures et des lithographies. Cinquante fois l'horreur du quotidien de la guerre. Le trait sombre, les personnages cadavériques au visage de mort, les corps rongés par la maladie, les chairs mangés par les vers. On découvre ici toute l'atrocité dont Dix a été témoin, mais aussi on comprend toute la souffrance qui s'est accumulée dans l'âme du peintre qu'il parvient à évacuer un tant soit peu avec cette série.

Quittons enfin cette pièce, cet enfer, et montons à l'étage où nous découvrons l'après-guerre. Il y a d'abord les gueules cassées, les mutilés qui ne peuvent pas travailler et qui sont obligés de mendier. Les prostitués côtoient les soldats vaincus dans la misère.

Beckmann, mais aussi Dix et Grosz peignent les prostitués et les mutilés, et la misère qui les entourent. Dix va plus loin, une fois de plus, dessinant une série de prostitués assassinées, mélant ainsi la mort aux malheurs de cette société, comme une continuité normale de ces quatre années de guerre.

Viennent ensuite les années de famine avec la crise de 1923. Le peuple a faim et n'a plus la force de se révolter comme en 1919. Rosa Luxembourg est morte mais pas les riches industriels qui s'engraissent plus encore avec une économie capitaliste prospère qui prépare déjà les armes de la prochaine horreur. Et c'est dans l'horreur, justement, qu'elle les prépare, dans l'écrasement social et intellectuel de son peuple. Les intellectuels, d'ailleurs, où sont-ils ? Max Beckmann les retrouvent et nous les présente dans une série de gravure. Ils fument, ils boivent, ils parlent. Agissent-ils ?
Pendant ce temps, ceux qui agissent, ce sont les Nazis et leur meneur Adolf Hitler. Leurs premières cibles sont les blessés de la guerre, comme lui, les laissés pour compte, les oubliés, les miséreux, les mendiants. Les premières affiches mettent en avant la fierté du soldat retrouvée. Avant de séduire les financiers, les banquiers et les aristocrates militaires, Hitler s'entoure d'une masse qui lui est rapidement fidèle, qui le suit dès le départ dans l'idée de retrouver son honneur bafoué, et les premières affiches redressent le menton et le front propre et bien dessiné, alors que les dernières, celles d'Otto Dix, montraient un soldat mort-vivant.

Dans la dernière pièce, on comprend facilement à quel point la propagande et les premières idées du NSDAP ont pu autant faire d'émules. Des affiches sont mises en parallèle avec le film de G.W. Pabst, "Quatre de l'infanterie" ("Westfront 1918", 1930). Là, dans une scène tournée à l'époque de la campagne du NSDAP qu'un écran nous propose, on découvre un mitrailleur allemand canardant sans interruption une troupe française à l'assaut. Caméra à l'épaule, dans le feu de l'action, on plonge ensuite avec les troupes allemandes en plein combat -on voit ici que Spielberg n'a rien inventé et à ce titre je vous conseille aussi de voir (ou revoir), les "Croix de Bois" de Raymond Bernard, d'après le livre de Roland Dorgelès, réalisé en 1932, qui présente aussi cette manière de filmer.

Serait-ce le fantôme d'Otto Dix derrière la mitrailleuse ? Les morts-vivants du peintre, et des autres peintres, ont-ils oubliés l'horreur ou, s'en souvenant, se sentent-ils vivants, de nouveau, enfin, à l'aube d'une nouvelle horreur ? Nous avons pourtant vu ici que ces artistes ont été particulièrement productifs en sortant des tranchées pour nous éviter d'y retourner. Mais l'art n'est pas un outil, un bouclier, pour se protéger des extrémités humaines. Au contraire, lorsque ces extrémités s'emploient à utiliser l'art à des fins de propagande -et on sait que les Nazis étaient particulièrement efficaces à ce sujet- leur but est plus facilement atteint. La destruction invente l'art et l'inspire, mais l'art n'empêche pas la destruction, il l'attire.
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30 novembre 2007
Silence, on tourne !
"Le problème consistait à trouver à la consommation du transport une raison économique mieux fondée qu'une simple affection pour les primevères et les paysages. Elle fut dûment découverte. Nous condionnons les masses à détester la campagne (...), mais simultanément nous les conditionnons à raffoler des sports en plein air. En même temps, nous faisons le nécessaire pour que tous les sports de plein air entraînent l'emploi d'appareils compliqués. De sorte qu'on consomme des articles manufacturés, aussi bien que du transport." Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes





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26 novembre 2007
Enigme

Question :
Quel animal se déplace le matin sur quatre pattes, à midi sur deux pattes, et se traine le soir sur trois pattes ?
Réponse :

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23 novembre 2007
Conquistador

"L'homme n'a cessé d'être un animal que le jour où il a construit le premier mur. Nous n'avons cessé d'être des sauvages que lorsque nous avons édifié le Mur Vert, lorsque nous avons isolé, à l'aide de celui-ci, nos machines, notre monde parfait, du monde déraisonnable et informe des arbres, des oiseaux, des animaux..."
Eugène ZAMIATINE, Nous Autres
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20 novembre 2007
Votre parfum m'indispose

Un accident, un incident, un incendie.
Un vélo renversé au coin d’une rue. Un blessé, un mort ? Un enfant, un vieillard ? Une femme enceinte ? Déjà un attroupement, un rassemblement, dès les premiers regards fusent les premiers commentaires.
-Il n’a pas regardé en traversant !
-Il a filé au rouge !
-Il roulait trop vite !
-Mon dentiste, il dit que…
Il y a toujours un dentiste, un concierge, un beau-frère, un boucher, un boulanger, qui dit que…
La curiosité gagne et la masse s’épaissit. Bientôt on ne voit plus les accidentés, l’enfant et le vélo. On n’entend même plus ces plaintes, ces pleurs, par-dessus le brouhaha indispensable des badauds. L’encerclement infernal atteint plusieurs strates insondables. Le cercle des commerçants, celui des femmes au foyer, celui des joueurs de tiercé du café d’en face, celui des enfants, celui des amants qui regardent si ce n’est pas leur rendez-vous en retard qui serait étendu là. Tous en savent plus long que les autres, plus long que la police sur ce qui s’est passé, plus long que les pompiers sur comment s’en occuper, plus long que les médecins sur comment le soigner.
Plus tard, dans la même rue, un incendie, dans un garage, un concessionnaire automobile, une voiture qui, sans raison apparente, explose. L’attroupement s’était à peine dissipé que la masse s’agglutine à nouveau. Quelle chance aujourd’hui !
Les pompiers s’affairent mais la paroi s’affaisse et l’un périt sous les décombres. Toute la soirée, toute la nuit, toute la journée du lendemain et même encore la nuit suivante, devant l’enfer des flammes puis le spectacle des ruines, on regardera, en masse.
A partir d’un blessé, d’un ou deux morts, on est curieux, on s’empresse de voir de plus près le spectacle morbide des blessures, des corps calcinés, des ruines éventrées.
Dans une ville en guerre, dans une cité où la mort se croise à chaque coin de rue, les civils et les militaires ne regardent plus. Ils passent devant, à côté, sans tourner la tête. Surtout, ils ne s’attroupent pas. Un individu est une cible possible, un groupe d’individu est une multitude de possibles.
A partir d’un blessé, d’un ou deux morts, on est curieux, on s’empresse, on s’entasse, on se masse.
A partir de combien de corps on ne regarde plus ? Quand ce sont les cadavres qui s’entassent ?
Peut-être quand la souffrance appartient à tous ceux qui, quand il n’y en a qu’un qui souffre, regardent et commentent.
Ensuite, plus tard, plus loin, les temps s’apaisent, et des cadavres ne restent que des images, photos, films ou souvenirs projetés sur des récits ou des fictions réelles. A partir de combien de temps revient cette curiosité morbide, à partir de combien de charniers spectacularisés se reforment les cercles de l’indiscrétion cadavérique ? La soif de mort et la faim d’images sanglantes reprennent leur droit sur la souffrance de ceux qui, survivants de ces mêmes images, ne sont plus là pour taire leur douleur, ou n’en ont plus la force.
Dans ces cercles, amassés, serrés plus encore que dans les transports en commun – cette fois, l’entassement est volontaire – les odeurs de sueurs, de sébum, de savons bon marché, se mélangent avec les parfums aguicheurs des fans à peine majeurs mais déjà bien expérimentés.
Je voudrais bien, moi aussi, pencher mon regard pour voir ces corps alignés au pied de ces ruines nouvelles, fumant encore de leur naissance. Mais je ne peux plus respirer, je ne supporte plus ces excès chimiques.
-Votre parfum m’indispose, plus que celui de la mort !
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16 novembre 2007
Ceci n'est pas une pipe
De retour dans le parc, je recherche le corps mais il a disparu. L’aube suivant une nuit de fuite éclaire la pelouse repeinte en vert au centre de laquelle les marginaux muets se rassemblent. Deux d’entre eux, un homme et une femme, entrent sur le court de tennis au milieu du parc. Ils se mettent à jouer, absorbant toute l’attention du reste du groupe massé autour du grillage. Je me place au bout du terrain, derrière la grille, et les regarde jouer. Mais ils n’ont pas de balle et les rebonds sont silencieux. Pourtant, tout le monde suit le même mouvement. Tout le monde regarde la même balle, voit la même balle. Ils n’ont pas besoin d’imaginer la présence de cette balle qui n’existe pas car pour eux elle existe. Et c’est bien parce qu’elle existe, parce qu’elle est réellement présente, que tous suivent le même mouvement d’une seule et même balle. S’ils n’y croyaient qu’individuellement, ils pourraient envisager chacun une balle différente, et donc il pourrait y avoir plusieurs balles, plusieurs mouvements possibles, l’un des joueurs pourrait envoyer la sienne à gauche et l’autre l’aller récupérer à droite. Mais au contraire, lorsque la balle vient percuter le grillage, juste devant le visage d’une jeune spectatrice, celle-ci a une réaction de surprise, la peur de se prendre l’objet dans l’œil : la balle a vraiment frappé le grillage, tout le monde l’a vue, personne ne rit, c’est sérieux. Pourtant, ce groupe a traversé plusieurs fois le cadre en riant et jouant comme des enfants depuis le début de cette histoire. Mais cette fois, ils sont sérieux. Le cadre n’est plus bousculé, comme une tradition, comme un principe, par cette bande de joyeux lurons. Joyeux ? Sérieux dans tous les cas.
Les échanges de balle imaginaire s’intensifient, le jeu prend du rythme, captivant toute l’attention des spectateurs mais aussi la mienne. C’est sans doute encore la situation qui m’interpelle, après les événements que j’ai vécus ces dernières vingt-quatre heures. Je suis à l’écart des spectateurs car je ne fais pas partie intégrante du spectacle, je ne vois pas la balle, je ne crois peut-être pas à son existence et cette partie de tennis me laisse donc songeur, dubitatif et perplexe.
Soudain, le joueur donne un tel coup de raquette dans la balle que celle-ci s’envole au-dessus du grillage, au-dessus de ma tête, loin vers le fond du parc. La joueuse s’approche de moi, de l’autre côté de la grille, mince barrière entre deux univers, entre deux perceptions du monde. Elle m’invite à lui relancer la balle, à aller la récupérer et lui renvoyer. Ses yeux tristes me font presque y croire, son regard, réel, me montre la direction à prendre. Je me retourne et me dirige vers la balle. Quelques pas plus loin sur cette pelouse peinte en vert, je me penche et je ramasse un morceau de vide, une sphère de rien, de néant, d’inexistant, que je soupèse dans ma main. Oui, il semblerait que cela pourrait peser une balle de tennis. Je lève les yeux vers le terrain de tennis et je lance la balle dans le silence de l’aube. Le cadre reste sur mon visage et la partie, lentement, reprend : on entend les rebonds de la balle et le claquement des raquettes ; on entend, de plus en plus précisément, de plus en plus intensivement, une partie de tennis. Je l’ai vue, j’ai douté de son existence, je ne l’ai pas entendue. Je la regarde, je l’entends, j’y crois.
Cette sphère de rien, de néant, que j’ai ramassée, était bien une balle de tennis. Le premier plan est passé en arrière plan, l’illusion est devenue la réalité. Une distorsion, un trompe-l’œil, trompe l’oreille. Dans ce parc, un meurtre a eu lieu. Je l’ai vu, j’en ai eu la preuve devant mes yeux, dans mes mains, dans mon œil de photographe moderne, contemporain. Mais le contemporain ne serait peut-être pas le réel ? Peut-être que la réalité appartient à ceux qui bousculent le cadre comme ils bousculent les principes. Je ne dois plus croire en la vérité d’une mort qui fut bien réelle mais en la présence du néant qui engendre la vie, en la réalité d’une sphère de rien autour de laquelle une réalité se met à exister. Ceci n’est donc pas une boule de néant, c’est une balle de tennis, et tout ce qu’elle implique.
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10 novembre 2007
Toxicité II

Mimétisme, surprenante faculté qu’ont les animaux et les insectes à se fondre dans leur habitat.

Médication chimique contre le cancer : qui peindra Blanche-Neige, empoisonnée à l’OGM, avec les fruits de sa nouvelle alimentation ?
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