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20 novembre 2007

Votre parfum m'indispose

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Un accident, un incident, un incendie.
Un vélo renversé au coin d’une rue. Un blessé, un mort ? Un enfant, un vieillard ? Une femme enceinte ? Déjà un attroupement, un rassemblement, dès les premiers regards fusent les premiers commentaires.
-Il n’a pas regardé en traversant !
-Il a filé au rouge !
-Il roulait trop vite !
-Mon dentiste, il dit que…
Il y a toujours un dentiste, un concierge, un beau-frère, un boucher, un boulanger, qui dit que…
La curiosité gagne et la masse s’épaissit. Bientôt on ne voit plus les accidentés, l’enfant et le vélo. On n’entend même plus ces plaintes, ces pleurs, par-dessus le brouhaha indispensable des badauds. L’encerclement infernal atteint plusieurs strates insondables. Le cercle des commerçants, celui des femmes au foyer, celui des joueurs de tiercé du café d’en face, celui des enfants, celui des amants qui regardent si ce n’est pas leur rendez-vous en retard qui serait étendu là. Tous en savent plus long que les autres, plus long que la police sur ce qui s’est passé, plus long que les pompiers sur comment s’en occuper, plus long que les médecins sur comment le soigner.
Plus tard, dans la même rue, un incendie, dans un garage, un concessionnaire automobile, une voiture qui, sans raison apparente, explose. L’attroupement s’était à peine dissipé que la masse s’agglutine à nouveau. Quelle chance aujourd’hui !

7b1f78139db668dbd647e22ae1567931.jpgLes pompiers s’affairent mais la paroi s’affaisse et l’un périt sous les décombres. Toute la soirée, toute la nuit, toute la journée du lendemain et même encore la nuit suivante, devant l’enfer des flammes puis le spectacle des ruines, on regardera, en masse.
A partir d’un blessé, d’un ou deux morts, on est curieux, on s’empresse de voir de plus près le spectacle morbide des blessures, des corps calcinés, des ruines éventrées.

Dans une ville en guerre, dans une cité où la mort se croise à chaque coin de rue, les civils et les militaires ne regardent plus. Ils passent devant, à côté, sans tourner la tête. Surtout, ils ne s’attroupent pas. Un individu est une cible possible, un groupe d’individu est une multitude de possibles.
A partir d’un blessé, d’un ou deux morts, on est curieux, on s’empresse, on s’entasse, on se masse.
A partir de combien de corps on ne regarde plus ? Quand ce sont les cadavres qui s’entassent ?
Peut-être quand la souffrance appartient à tous ceux qui, quand il n’y en a qu’un qui souffre, regardent et commentent.

e4fa9e8e2c1093ba9aa79f9b7dd3cb42.jpgEnsuite, plus tard, plus loin, les temps s’apaisent, et des cadavres ne restent que des images, photos, films ou souvenirs projetés sur des récits ou des fictions réelles. A partir de combien de temps revient cette curiosité morbide, à partir de combien de charniers spectacularisés se reforment les cercles de l’indiscrétion cadavérique ? La soif de mort et la faim d’images sanglantes reprennent leur droit sur la souffrance de ceux qui, survivants de ces mêmes images, ne sont plus là pour taire leur douleur, ou n’en ont plus la force.
Dans ces cercles, amassés, serrés plus encore que dans les transports en commun – cette fois, l’entassement est volontaire – les odeurs de sueurs, de sébum, de savons bon marché, se mélangent avec les parfums aguicheurs des fans à peine majeurs mais déjà bien expérimentés.
Je voudrais bien, moi aussi, pencher mon regard pour voir ces corps alignés au pied de ces ruines nouvelles, fumant encore de leur naissance. Mais je ne peux plus respirer, je ne supporte plus ces excès chimiques.
-Votre parfum m’indispose, plus que celui de la mort !

Commentaires

L'homme adore dramaticaliser sa vie, faute de mieux, il faut bien le dire.
Pouvoir se dire qu'on a vécu ou vu un truc de dramatique, comme ces gens entassés dans la dernière scène de ton texte.
Un texte dont tu sors bien, aussi bien que dans le poème collaboratif.
La fin d'un texte est tellemetn importante, parfois (souvent - toujours) c'est elle qui tient tout...

Ecrit par : Voiker | 01 décembre 2007