« Silence, on tourne ! | Page d'accueil | Tout n'est pas perdu... »

09 décembre 2007

Retour sur toiles

Revenons un instant sur l'exposition "Les Années Noires de l'Allemagne", qui se tient actuellement, et jusqu'en février 2008, au Musée Maillol à Paris. Otto Dix, Ludwig Meidner, Max Beckmann, Conrad Felixmüller et quelques autres, nous proposent leur regard sur l'une des périodes les plus sombres de l'histoire de l'Allemagne, de la Première Guerre Mondiale à la montée du nazisme, de l'horreur des tranchées à la prise du pouvoir par Hitler, en passant par la description des villes à l'arrière, l'industrie de masse de la guerre des masses, la révolution socialiste avortée, les gueules cassées et les mendiants estropiés, la crise de 1923 et les brouettes de billets pour un pain, les fêtes, voire les orgies, des riches industriels déjà enggraissés par la guerre, pour finir par la naissance et la montée de l'idéologie guerrière basée sur un esprit de revanche qui concerne tout le monde, tant le soldat mutilé dans son corps et son âme que l'officier prussien, aristocrate et cultivé, froisé dans son orgueil et sa fierté.

4128772a7be2b496d3190db83c210c16.jpg
Ludwig Meidner, Bombardement

On commence par la découverte des gravures et lithographies de Ludwig Meidner, qui nous montrent, au front la puissance du feu, à l'arrière, les remous politiques et intellectuels, les émeutes écrasées dans le sang par la force prussienne, démonstration du pouvoir, républicain, de Weimar. Les traits n'ont rien à envier aux illustrateurs contemporains de bandes dessinées. En un coup de plume, le mouvement est tracé, le ton est donné.

ba4ee38423b077ff97ebbbed632add48.jpg
Otto Dix

On poursuit ensuite par une petite pièce dans laquelle on découvre les "cartes postales" d'Otto Dix. Ce peintre passa toute la guerre en première ligne, opérant sur une mitrailleuse, sur le front Est et sur le front Ouest, débitant du russe, du français, de l'anglais, de l'américain, en masse, en masse, en masse. On s'identifie souvent, grâce notamment à des scènes "caméras à l'épaule", comme celle d'ouverture du "Soldat Ryan" -on verra plus loin que Spielberg n'a rien inventé- au soldat pris, avec son escouade, sous un feu nourri, voyant périr autour de lui tous ces camarades dans un atroce bain de sang. Atroce.

Imaginez-vous un instant le doigt sur la gâchette d'une arme de répitition, "une machine à coudre" comme on dit le jargon militaire, face à des troupes en grand nombre, en pleine charge. Vous tirez, vous tirez, vous tirez, sans cesse. Un, deux, cinq, dix, vingt, trente, cinquante, cent hommes tombent sous vos balles, sous vos yeux, en moins de temps qu'il n'a fallu pour les voir naître. Vous tirez, vous tirez, vous tuez, vous hachez. Devant vous s'étend la mort, des tas de cadavres, de blessés, de mutilés à vie, et vous percevez des cris quand vous relâchez votre doigt. Vos nuits sont encore hantés par ces cris atroces. Atroces.

La censure militaire interdisant les correspondances trop explicites sur la réalité du front, cette série de "cartes postales" empruntées au cubisme -je n'ai malheureusement pas trouvé d'images de cette série- permit à Otto Dix de décrire avec sa main, certainement celle qui donnait la mort, cette mort qui s'offrait sans cesse à ses yeux.

Nous arrivons ensuite dans la pièce principale. Nous commençons par longer le mur de gauche sur lequel sont accrochées des gravures de Beckmann nous montrant l'arrière. Villes de perdition, quartiers malfamés, rues coupe-gorge, derrière les lignes, ce sont des cités abandonnées à la peur et à la mort, comme sur le front. Les soldats en permition côtoient les prostitués et les malfrats sur des dessins noirs, au trait simple, "destructuré", aux perspectives chamboulées. L'expressionnisme entre par la porte de la guerre, par la porte de l'arrière.

7a53e3c4c6af2d68cc7bfd26d5f3604d.jpg
Max Beckmann

Beckmann nous montre aussi sa vision du front, dans le service de santé dans lequel il travaille jusqu'en 1915. Les morts s'entassent dans les morgues autant que dans les trous d'obus, et les fantômes hantent ses coups de crayon viscéraux.

b731fea19798488655d01c888441edc4.jpg
Max Beckmann

Les principaux peintres que nous découvrons ici sont des futuristes, des expressionnites et des cubistes. Au moment où la photographie et le cinématographe propose une vision réelle, que peut offrir le peintre ? Pour développer de nouveaux concepts plastiques, les peintres ont besoin de nouvelles matières. Engagés volontaires dès le début du conflit, ils pensaient trouver sur le front les idées et les sujets qui leur faisaient défaut. Ils n'allaient certainement pas être déçus, et toute leur oeuvre en serait à jamais imprégnée.

6b507c170634676f6973c9a0af297450.jpg
Otto Dix

C'est en 1924 qu'Otto Dix présenta la série La Guerre, une série de cinquante gravure en noir et blanc -quasiment toutes les oeuvres présentes à cette exposition sont des gravures et des lithographies. Cinquante fois l'horreur du quotidien de la guerre. Le trait sombre, les personnages cadavériques au visage de mort, les corps rongés par la maladie, les chairs mangés par les vers. On découvre ici toute l'atrocité dont Dix a été témoin, mais aussi on comprend toute la souffrance qui s'est accumulée dans l'âme du peintre qu'il parvient à évacuer un tant soit peu avec cette série.

14327caae578428827092ddf166f5b8f.jpg
Otto Dix

Quittons enfin cette pièce, cet enfer, et montons à l'étage où nous découvrons l'après-guerre. Il y a d'abord les gueules cassées, les mutilés qui ne peuvent pas travailler et qui sont obligés de mendier. Les prostitués côtoient les soldats vaincus dans la misère.

ab3e55a746bdde1e7454d64e1457c35e.jpg
Max Beckmann

Beckmann, mais aussi Dix et Grosz peignent les prostitués et les mutilés, et la misère qui les entourent. Dix va plus loin, une fois de plus, dessinant une série de prostitués assassinées, mélant ainsi la mort aux malheurs de cette société, comme une continuité normale de ces quatre années de guerre.

1de5a6823fa15ddf15d8a24ad9422e3d.jpg
George Grosz

Viennent ensuite les années de famine avec la crise de 1923. Le peuple a faim et n'a plus la force de se révolter comme en 1919. Rosa Luxembourg est morte mais pas les riches industriels qui s'engraissent plus encore avec une économie capitaliste prospère qui prépare déjà les armes de la prochaine horreur. Et c'est dans l'horreur, justement, qu'elle les prépare, dans l'écrasement social et intellectuel de son peuple. Les intellectuels, d'ailleurs, où sont-ils ? Max Beckmann les retrouvent et nous les présente dans une série de gravure. Ils fument, ils boivent, ils parlent. Agissent-ils ?

Pendant ce temps, ceux qui agissent, ce sont les Nazis et leur meneur Adolf Hitler. Leurs premières cibles sont les blessés de la guerre, comme lui, les laissés pour compte, les oubliés, les miséreux, les mendiants. Les premières affiches mettent en avant la fierté du soldat retrouvée. Avant de séduire les financiers, les banquiers et les aristocrates militaires, Hitler s'entoure d'une masse qui lui est rapidement fidèle, qui le suit dès le départ dans l'idée de retrouver son honneur bafoué, et les premières affiches redressent le menton et le front propre et bien dessiné, alors que les dernières, celles d'Otto Dix, montraient un soldat mort-vivant.

80274e92fcf7b199aeb6b7fe71c79ff4.jpg
Affiche pour les élections de 1932

Dans la dernière pièce, on comprend facilement à quel point la propagande et les premières idées du NSDAP ont pu autant faire d'émules. Des affiches sont mises en parallèle avec le film de G.W. Pabst, "Quatre de l'infanterie" ("Westfront 1918", 1930). Là, dans une scène tournée à l'époque de la campagne du NSDAP qu'un écran nous propose, on découvre un mitrailleur allemand canardant sans interruption une troupe française à l'assaut. Caméra à l'épaule, dans le feu de l'action, on plonge ensuite avec les troupes allemandes en plein combat -on voit ici que Spielberg n'a rien inventé et à ce titre je vous conseille aussi de voir (ou revoir), les "Croix de Bois" de Raymond Bernard, d'après le livre de Roland Dorgelès, réalisé en 1932, qui présente aussi cette manière de filmer.

6589a543570d52484702d37ccf72a603.jpg

Serait-ce le fantôme d'Otto Dix derrière la mitrailleuse ? Les morts-vivants du peintre, et des autres peintres, ont-ils oubliés l'horreur ou, s'en souvenant, se sentent-ils vivants, de nouveau, enfin, à l'aube d'une nouvelle horreur ? Nous avons pourtant vu ici que ces artistes ont été particulièrement productifs en sortant des tranchées pour nous éviter d'y retourner. Mais l'art n'est pas un outil, un bouclier, pour se protéger des extrémités humaines. Au contraire, lorsque ces extrémités s'emploient à utiliser l'art à des fins de propagande -et on sait que les Nazis étaient particulièrement efficaces à ce sujet- leur but est plus facilement atteint. La destruction invente l'art et l'inspire, mais l'art n'empêche pas la destruction, il l'attire.

Commentaires

RAZ

La destruction est part de cercle
Fractale dans la spirale
Terreau des champs du possible
Sur lesquels germent de nouvelles aventures

Nier la destruction
Croire dans un linéaire abscons
Est affaire de mémoire évanouie

La destruction n'est qu'un correctif
Soubresaut qui rappelle à l'éphémère
La solidité de ses liens

Ecrit par : gmc | 09 décembre 2007

J'ai dévoré ton papier, excellent et passionnant.
Envie véritable de creuser ma connaissance de ce Dix.

Belle phrase finale, "La destruction invente l'art et l'inspire, mais l'art n'empêche pas la destruction, il l'attire."

Je ne ressens pas l'art comme attirant la destruction. Peux-tu préciser si tu en as le temps ?
Je n'arrive à penser qu'à l'art alors comme l'étape ultime du développement d'une société avant sa décadence, mais l'art générerait-il en partie cette course aux idées de destruction qui s'en suivent? Je tourne en rond...

Ecrit par : Voiker | 11 décembre 2007

> Salut à toi, Voiker et merci de ta visite.
Pour Dix, tu trouveras d'autres gravures présentes à cette exposition en illustration de Toxicité sur ce même blog.
Pour ce qui est de cette phrase finale, il s'agit avant tout du constat que l'art est très souvent utilisé par les dictatures et les tyrans pour mettre en avant leur désir de destruction et d'expansion. C'est malheureux, mais le constat part aussi dans l'autre sens, à savoir que cette même destruction va engendrer des courants et des mouvements artistiques très imprégnés. Cela étant pertinamment vrai pour le sujet qui nous occupe ici, il va sans dire que c'est pas une généralité. Toutfois, dans nos "paisibles" démocraties, quel art subsiste aujourd'hui ? Si, comme tu le dis, l'art est l'étape ultime du développement d'une société avant sa décadence, l'art existe-t-il encore au moment de la décadence ? Caligula y a répondu, en partie.

> GMC, une question m'interpelle: écrivez-vous toujours vos commentaires de cette forme ? Les textes, que vous publiez ensuite dans votre espace, sont-ils inspirés par ce que vous lisez ou le hasard crée-t-il un croisement entre la route de mon texte et le chemin du votre ?

Ecrit par : Sheffer Peppard | 16 décembre 2007

le texte se crée sous forme de commentaire, puis il est rapatrié sur le blog, il faut consulter les commentaires de la première semaine du blog pour comprendre comment s'est arrivé; au départ, ce blog n'existait pas, un gars l'a créé et puis, voilà.
mais les textes peuvent aussi jaillir de rien, il n'y a pas de règle établie en fait.

un lien intéressant sur une interview de zoran music, slovène ayant connu les camps, regard très lucide sur le phénomène, aucune complaisance, pas d'attitude de victime ou de discours voulant soi-disant comprendre; voir le passage où il parle de son expo "nous ne sommes pas les derniers": http://pagesperso-orange.fr/d-d.natanson/art_et_camps.htm#zoran

concernant votre dernier comment, l'art n'est pas obligatoirement situé en secteur marchand, la relation artistique se crée dans votre oeil ou votre oreille, en vous en fait: par exemple, la poésie pour le poète est composée à plus de 99% d'écoute, le reste, publication ou transmission à d'autres, c'est uniquement un sillage plus ou moins éthéré qui suit l'instant de la création, ça n'a qu'une importance vraiment très très relative (ceci n'est pas un jugement de valeur, uniquement un constat, beaucoup se leurrent eux-mêmes à ce sujet).

Ecrit par : gmc | 16 décembre 2007

> GMC : Merci pour le lien, c'est en effet très intéressant. Finalement, ce n'est pas tant la destruction ou l'horreur qui s'offre à l'artiste qui lui sert d'inspiration, mais plutôt sa perception de l'horreur, sa recherche de sublimation. Il en va de même d'un mouvement artistique manoeuvré par un état dictatorial, à la différence que celui-ci mettra tout en oeuvre pour que cette nouvelle vague artistique s'impose à tous. Ce qui, on peut le penser, arrive de nos jours sous nos yeux.

Ecrit par : Sheffer Peppard | 16 décembre 2007

vous savez, chaque société, quelle qu'elle soit, est une entité immorale, donc aucune surprise, que cette entité soit une dictature ou une pseudo-démocratie; ça ne change pas depuis la nuit des temps, inutile donc de croire qu'il en ira autrement un jour ou l'autre.

Ecrit par : gmc | 16 décembre 2007

Cela fait bien longtemps que je n'y crois pas. Peut-être même avant la découverte de la vérité sur le Père Noël.

Ecrit par : Sheffer Peppard | 16 décembre 2007

Echanges réfléchissants par eux-mêmes.

Ecrit par : Voiker | 19 décembre 2007